"Les Français ont envie d'un projet de société"

  • Publié le 05/10/2021 - 08:32
"Les Français ont envie d'un projet de société"

Organisée en partenariat avec le quotidien Le Monde, la dernière table ronde du Forum de la Résilience de Rouen se tient ce mardi à 18h30 au 106, à Rouen, sur le thème "La ville, la nature, le vivant : imaginer aujourd'hui la ville résiliente de demain?". Auteur d'essais remarqués, David Djaïz y participe. Entretien.

C’est quoi le rôle d’un intellectuel à notre époque ? Pouvez-vous encore être audible ?

David Djaïz : Aujourd’hui le débat public est devenu cacophonique et hystérique. On n’arrive plus à s’entendre et on n’arrive même plus à se mettre d’accord sur des faits. La responsabilité d’un intellectuel est d’abord d’essayer de contribuer à éclairer les débats, à parvenir à un débat public apaisé et informé. Ce travail, je le conçois comme essayer d’aller chercher ce qui se fait de mieux dans les sciences – les sciences sociales et les sciences humaines en ce qui me concerne -, pour mettre ces éléments en forme dans un discours accessible au grand public. Voilà la réflexion qui est la mienne. Je trouve que ça se prête vraiment bien à une réflexion sur un nouveau modèle de société.

Changement climatique, terrorisme, violence, immigration… On a l’impression que la société française ne fait que réagir face aux drames et catastrophes, mais qu’elle est incapable de se réunir autour de valeurs positives. A-t-on besoin d’un électrochoc pour nous rassembler ?

David Djaïz : C’est une question qu’on me pose souvent. J’espère qu’on n’a pas besoin d’une guerre. On est en paix depuis 1962 et je souhaite qu’on le reste. Mais le changement climatique, le vieillissement démographique, la mondialisation avec ses crises, ce sont des chocs qui peuvent être graves, mais qui peuvent constituer le matériau d’un redressement collectif. Il faut s’appuyer sur les catastrophes, pas pour se complaire, mais plutôt pour en faire le levier d’Archimède d’un nouveau modèle collectif. Un exemple : le vieillissement de la population. C’est inexorable. La population vieillit. Si on le prend comme une calamité, on ne va pas s’en sortir, alors que ça peut être une formidable opportunité pour réinventer les liens sociaux, l’urbanisme, pour créer de la richesse, des emplois. Voyez le quartier intergénérationnel de Saint-Apolinaire en banlieue de Dijon, les résidences services seniors, les colocations entre personnes âgées et étudiants. Voilà de nouveaux usages, de nouvelles façons de créer du lien. Il faut s’emparer de ces transitions et en faire le métal du nouveau modèle de société que j’appelle de mes vœux.


Pourquoi est-on si pessimistes en France, autant ou presque que les Irakiens ?

David Djaïz : Attention, on est pessimistes sur la vie collective. Car le niveau de satisfaction individuelle en France est plutôt bon. Il y a un art de vivre à la française, des relations amicales, de voisinage. Ce n’est pas le niveau du Danemark et des autres pays scandinaves, mais c’est plutôt positif. Là où ça pèche complètement, c’est pour tout ce qui touche à la vie commune. On avait inventé une civilisation républicaine très particulière qui s’est consolidée par vagues. On a eu la Troisième République, que j’appelle la « république politique », constituée après la défaite de 1870, avec les grandes lois de liberté, d’instruction publique dans les campagnes… Il y a eu ensuite la république économique et sociale après 1945 (Sécurité Sociale, réindustrialisation du pays) qui est le point de départ de mon livre. Mais tout ça s’est décomposé parce que les dynamiques libérales de la mondialisation (l’individu et le marché plutôt que la société et la puissance publique) ont été défavorables à notre modèle républicain. Aujourd’hui, il est temps de réinventer une synthèse républicaine, qui ne réactive pas les vieilles oppositions marché/état, ruralité/métropoles, mais qui au contraire essaie de constituer des synergies et des coalitions. Je crois beaucoup à l’alliance des territoires, entre territoires ruraux et métropoles, à l’alliance des acteurs privés et des acteurs publics. Je suis dans la lignée de ces synthèses républicaines qui sont des synthèses pragmatiques, des compromis entre des forces politiques et sociales. 1945, c’est une synthèse entre les communistes et les gaullistes. C’est le développement industriel, les grands programmes technologiques qui assurent la grandeur de la France, en échange de la Sécurité Sociale, des comités d’entreprise, des droits sociaux… C’est cette synthèse qu’on a un peu perdue. C’est ce qu’il faut qu’on retrouve, mais on ne peut pas réactiver la synthèse de 1945 parce que le monde a changé. Il faut qu’on le fasse avec les défis qui sont ceux de notre temps.

Vous attendez une plus grande implication, un plus grand investissement de l’État, mais aussi des collectivités territoriales. En revanche, vous n’évoquez pas l’Europe…

David Djaïz : On me fait cette réflexion sur l’Europe à chaque fois que j’écris un texte ! Après la défaite de la France face à la Prusse en 1870, Ernest Renan a écrit « La réforme intellectuelle et morale », texte dans lequel il essaie de comprendre les raisons de la défaite. Il cite notamment l’insuffisance de l’éducation, de l’instruction civique, dans les campagnes en particulier. Selon lui, un grand effort national doit s’ouvrir pour la France, effort qui ne pourra être conduit que si on le fait en introspection sur nous-mêmes pendant quelques années. Je crois que nous sommes parvenus à un point un peu similaire aujourd’hui : nous sommes tellement incertains de nous-mêmes, de ce que nous allons devenir, de notre sens et de notre identité collective, qu’avant de parler d’Europe, du sens de l’Europe, il faut d’abord se demander ce qu’est le sens de la France. Ce qui ne veut pas dire que l’Europe n’est pas nécessaire dans le monde de crises dans lequel nous vivons, mais nous ne pourrons aborder la question européenne sereinement que lorsque nous saurons déjà nous-mêmes ce que nous voulons.


La France, avec ses atouts (son territoire, sa culture, son histoire commune…) peut-elle s’en sortir seule ?

David Djaïz : Je ne crois pas que nous puissions nous en sortir seuls. On est à l’heure des crises planétaires. La catastrophe écologique, ce n’est pas la France, qui représente 1% des émissions de gaz à effet de serre, qui va la résoudre seule ! C’est pareil pour la mondialisation des échanges, des informations. Mais le levier national reste important. Je crois beaucoup aux coalitions d’états, d’acteurs. S’il y a un leadership français dans la transition écologique comme on l’a vu lors de l’Accord de Paris en 2015, s’il y a une volonté de construire une économie du bien-être qui ne soit pas une économie prédatrice chinoise ou américaine, ça peut avoir un effet d’entraînement sur d’autres, et on peut arriver à construire des coalitions internationales. Ne sous-estimons pas l’impact des états-nations.


La campagne présidentielle qui débute ne va-t-elle pas à l’inverse des réformes et évolutions que vous proposez : un Président de la République se consacrant au temps long et aux intérêts vitaux de la Nation, une réforme du Parlement…

David Djaïz : Pour le moment, il n’y a aucun débat. On est dans la course des petits chevaux. C’est « ma bobine », « moi », « ma candidature », mais cette question institutionnelle est fondamentale. Je ne suis pas un fétichiste des institutions mais je constate la perte complète du temps long dans nos institutions. Or nous sommes à un carrefour de notre histoire et on a besoin de pouvoir fabriquer de larges compromis sur le temps long, sur les sujets de transition écologique, de vieillissement, de numérique, d’aménagement du territoire, de réindustrialisation, de l’école. Ces compromis, aujourd’hui on ne peut plus les faire parce que nous avons un système politique devenu beaucoup trop conflictuel, qui privilégie le clivage pour le clivage. Alors le conflit, ce n’est pas une mauvaise chose en démocratie, surtout quand on a des partis avec des idées, des projets qui s’affrontent. Mais il n’y a même plus de projets, il n’y a même plus de partis. Ce n’est que de l’agressivité sans objet. On a vraiment besoin de pouvoir s’opposer sereinement et respectueusement, et de pouvoir trouver des compromis sur des sujets dont on juge qu’ils sont d’intérêt vital pour la Nation. C’est pour ça que je propose de revenir à l’épure de la 5e République avec un Président de la République arbitre, qui prenne de la hauteur par rapport au temps quotidien du Gouvernement, mais un Président qui ne soit pas non plus un inaugurateur de chrysanthèmes. Il faut qu’il soit en charge des grands chantiers d’intérêt national. Et que le Premier Ministre gouverne réellement. Le Président aujourd’hui n’est pas un « hyperprésident » contrairement à ce qu’on prétend souvent. C’est un « hyper Premier Ministre ». C’est quelqu’un qui est enchaîné au temps quotidien, aux polémiques, la cible de toutes les demandes, de toutes les contestations. On a vu au moment de la crise des Gilets jaunes que les gens s’adressaient directement au Président de la République, sans médiation. Il faut aussi qu’on se dote d’un élément de planification. Que toutes les forces vives de la société puissent se parler des grands sujets d’avenir et construire ensemble des compromis et s’engager sur un effort d’investissement qui soit à la hauteur, à la fois par le public et par le privé.


Vous apportez des idées, proposez des réformes, mais ne vous engagez pas politiquement…

David Djaïz : Je ne suis pas dans une démarche politique. J’essaie d’apporter des idées et d’éclairer le débat public, modestement. Les Français ont envie de projets de société, de réfléchir au sens de leur pays, de notre avenir commun.
Ce texte, je le conçois comme une contribution d’intérêt général. Ce n’est pas de droite, ce n’est pas de gauche, ce n’est pas libéral, ce n’est pas socialiste, pas nationaliste. C’est un texte de bonne foi sur ce que pourrait être un modèle de société commun. Et pour qu’il soit commun, il faut qu’il soit le résultat d’un compromis, entre l’État, les entreprises, la société. Un modèle est toujours le fruit d’un compromis. Dans une société, et c’est normal, il y a des intérêts divergents, des conflits parfois – et ce n’est pas forcément une mauvaise chose – mais une société qui se projette, c’est une société qui s’est donné un sol commun. Aujourd’hui, l’Allemagne, le Danemark, la Corée du Sud, ont ce sol commun. La France, le sol s’est un peu dérobé sous ses pieds…

David Djaïz, Le nouveau modèle français, chez Allary Éditions. 240 pages. 19,90 euros.